TEXTE-SUPPORT : Foyer de tension (L'auteur de cette nouvelle satirise une société en pleine déliquescence dans laquelle le viol, les violences au foyer et les illusions conjugales se côtoient.) 1 Tendance du moment était le bar le plus proche. Elle s'y était rendue pour diluer ses stress, tremper 2 ses déboires. Juste le temps d'un départ. Le départ d'un mari aux caractères un peu trop écrasants, 3 aux gestes trop dominateurs, au regard trop jaloux. Elle s'était empressée de quitter la maison le 4 temps que l'homme s'éclipsât, disparût. Elle s'était empressée de quitter la maison afin d'éviter 5 l'orage qui allait s'abattre sur elle, la bombe qui allait exploser, la fournaise qui allait peut-être 6 définitivement consumer dix ans de cohabitation. Dix ans d'aventure parsemée d'embrouilles, 7 d'émotions fortes, de peurs et de chagrins. Dix ans de gâteries amères, de caresses fades, de 8 chantages et d'amour mièvre. Dix ans de tourbillon affectif et d'élans sadiques. Elle s'armait de 9 toutes les abnégations, de toutes les privations, de toutes les endurances pour mieux endosser 10 l'enfer, encaisser les mépris, digérer les injures et bastonnades. Ce soir, il fallait partir. À la 11 rencontre du vent consolateur. Se faire alliée du temps pour conjurer les tourments. Se confier à 12 soi-même. Surtout, changer de gamme dans l'hymne passionnel qu'elle avait entonné depuis une 13 décennie. Désormais recroquevillée quelque part dans une encoignure de son âme, elle regardait 14 l'amour grimacer dans la gueule du mariage. Ce soir, il fallait fuir. Fuir les mains rugueuses à la 15 gifle facile, le relief montagneux d'un corps dépourvu d'indulgence, le regard tigre d'une 16 conscience vidée de pitié. Franchir le seuil de l'angoisse pour embrasser l'avenir. Échapper à la 17 chaleur ambiante ; la canicule maritale qui lui brûlait le cœur. Jeter enfin, par-delà l'hypocrisie, la 18 docilité décennale qu'elle avait toujours vouée à l'homme. La frustration a mûri sur l'arbre de 19 l'audace, de la révolte. Et pour ce premier exercice, il fallait pactiser avec la cigarette, l'alcool. S'y 20 baigner longuement afin de retrouver l'insolence nécessaire pour répliquer, l'héroïsme 21 indispensable pour rembourser chaque gifle qui atterrit sur ses joues trop molles. Jean-Paul TOOH-TOOH, L'araignée désabusée , Lomé, Éditions Awoudy, 2020, pp.64-65. Libellé du Commentaire Faites un commentaire composé de ce texte. Étudiez d'une part, la condition de vie du personnage au foyer, et, d'autre part, sa volonté farouche de liberté. Pistes d'Analyse pour le Commentaire Composé I. La Condition de Vie du Personnage au Foyer Un quotidien de souffrance et de violence: « Dix ans de cohabitation », « d'aventure parsemée d'embrouilles », « d'émotions fortes, de peurs et de chagrins » (l.6-7). « Gâteries amères, caresses fades, chantages et amour mièvre » (l.7-8) : oxymores soulignant la perversion de la relation. « Tourbillon affectif et élans sadiques » (l.8) : la violence psychologique et physique. « Enfer », « mépris », « injures et bastonnades » (l.10) : vocabulaire de la douleur et de la dégradation. L'oppression et l'aliénation dues au mari: Mari aux « caractères un peu trop écrasants, aux gestes trop dominateurs, au regard trop jaloux » (l.2-3). « Mains rugueuses à la gifle facile », « relief montagneux d'un corps dépourvu d'indulgence », « regard tigre d'une conscience vidée de pitié » (l.14-16) : portrait déshumanisant du mari violent. « Docilité décennale qu'elle avait toujours vouée à l'homme » (l.18) : soumission forcée et longue. Le foyer comme lieu de tension et de destruction: Métaphores de la destruction : « l'orage qui allait s'abattre », « la bombe qui allait exploser », « la fournaise qui allait [...] consumer » (l.5-6). « L'amour grimacer dans la gueule du mariage » (l.14) : le mariage comme tombeau de l'amour. II. La Volonté Farouche de Liberté du Personnage Le désir ardent de fuir et de rompre: « Juste le temps d'un départ » (l.2), « il fallait partir » (l.10), « il fallait fuir » (l.14). Action déterminée : « s'était empressée de quitter » (l.3, l.4). Recherche d'un ailleurs : le bar (l.1) pour « diluer ses stress, tremper ses déboires ». La quête de soi et de l'autonomie: « Rencontre du vent consolateur » (l.11), « se faire alliée du temps pour conjurer les tourments » (l.11). « Se confier à soi-même » (l.12) : renaissance et introspection. « Changer de gamme dans l'hymne passionnel qu'elle avait entonné » (l.12-13) : réinvention de sa vie et de ses émotions. L'affirmation d'une nouvelle identité: « Frustration a mûri sur l'arbre de l'audace, de la révolte » (l.18-19) : la souffrance comme catalyseur de la rébellion. « Pactiser avec la cigarette, l'alcool » (l.19) : symboles de transgression et d'émancipation. « Retrouver l'insolence nécessaire pour répliquer, l'héroïsme indispensable pour rembourser chaque gifle » (l.20-21) : passage de la victime à l'actrice de sa vengeance, la force de la résilience. III. Éléments de Style et Tonalité Champ lexical de la souffrance et de la violence: « stress », « déboires », « écrasants », « dominateurs », « jaloux », « orage », « bombe », « fournaise », « embrouilles », « peurs », « chagrins », « sadiques », « enfer », « mépris », « injures », « bastonnades », « grimacer », « gifle », « brûlait ». Anaphores: Répétition de « Dix ans de... » (l.6-8) pour souligner la durée et l'intensité de la souffrance. Métaphores et comparaisons: « l'orage », « la bombe », « la fournaise » (l.5-6) pour la violence imminente ; « vent consolateur » (l.11) ; « l'amour grimacer dans la gueule du mariage » (l.14). Énumérations: Accumulation des maux subis (l.9-10) et des moyens de fuite et de rébellion (l.19-21). Tonalité pathétique puis épique: Le texte passe de la description d'une vie de misère à l'annonce d'une libération héroïque.